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L'Anarque : l'Homme-anarchie

 

 Après le « connais-toi toi-même » de Socrate Promettre
 Tout est possible mais tout n'est pas permis La charité
 Les hommes moraux sont-ils sans pouvoir ? Romantique
 Différences entre anarchiste et anarque

Le désir d'anarchie

 L'origine du changement politique Absurde et anarchie
 La propriété et la possession L'oligarchie libérale
 De l'homme roi à l'argent roi La croyance en Dieu
 Avoir quelqu'un dans sa vie Sur l'oligarchie libérale
 La propriété et la possession Le phénomène colonial
 Le sport et la compétition Jouissance et espérance
 L'amour et la souffrance  

La croyance en Dieu et l'acte vertueux

[...] l’Anarque peut penser : « Il vaut mieux ne pas croire en Dieu mais agir comme celui qui y croit plutôt que d’y croire et avoir l’attitude de celui qui n’y croit pas. » Mais cela suppose que si un homme
est croyant alors il est forcément moral. Le mathématicien Blaise Pascal reprend cette logique dans son pari1 lorsqu’il associe la croyance en Dieu à une vie forcément vertueuse. Pourtant, les contre-exemples existent. Et puis, dans la vision antique de la philosophie conçue comme une sagesse pratique2, c’est la Connaissance qui conduit à la Vertu et la Vertu au Contentement.

Toujours est-il que, dans l’imaginaire collectif – et malgré, ces derniers temps, la diabolisation du catholicisme et de l’islam à cause des prêtres pédophiles et des intégristes –, le croyant reste celui qui a des pensées bienveillantes et mène des actions qui vont dans leur sens.

A travers l’acte altruiste (ou vertueux), qu’il soit conséquence d’une morale religieuse ou non, l’homme doit avoir, selon l’Anarque, cette intuition toute individuelle d’avoir fait une bonne chose. Cela relève d’une conscience morale « supérieure » à tout conditionnement moral, religieux ou non. Ce qui ne veut pas dire « opposée » ; l’essentiel est d’avoir réellement le sentiment d’avoir bien fait ou accompli une belle œuvre, quelle que soit l’origine morale de la démarche. Le contentement du receveur contente le donneur, qu’ils soient croyants ou non en Dieu. 

 

Promettre

L’Anarque, car libre de le faire, peut se donner le droit de promettre. Cependant, promettre c’est miser sur le temps. Ce temps qui n’a que pour fidèle partenaire l’absurde... En conséquence de quoi, promettre c’est croire, en faisant fi de l’absurde. En réalité, c’est s’en accaparer totalement. Nous arrivons à ce qui serait une contradiction si l’on oppose absurde et anarchie : l’Anarque se dit l’égal de tous les autres hommes devant l’absurde donc, comme eux, il est un homme absurde. 
Ses propriétés, dont il sait que l’autre peut les conquérir avec une force d’esprit similaire à la sienne, n’impliquent pas qu’il est – ou se voit – un homme mieux que les autres. En revanche, il peut être vu comme bon – bienveillant vis-à-vis d’autrui –, ceci grâce à sa paix intérieure et son éthique. Il ne se voit pas meilleur que les autres mais meilleur que celui qu’il pourrait être, en pensant que celui-ci ne serait pas ce qu’il est réellement. Il est meilleur parce qu’il est lui et maître de lui. Il est homme donc il est certes absurde mais il est anarque.
Et comme issue d’une analyse voulue objective de ce qui est reflété par le miroir – en l’occurrence lui-même –, l’Anarque est dans la pleine conscience de l’Homme absurde qu’il est. Il ne domine que lui-même. Cette domination lui éclaire ses défauts, ou plutôt ses limites, mais elle est quoi qu’il en soit libératrice. Sa liberté réelle lui a conféré la capacité de se déterminer une éthique comprenant l’amour de cette liberté mais aussi celle des autres. L’Anarque est un homme accompli spirituellement, un homme absurde insoumis. 
Sa « bonne conscience » ne se situe pas au travers d’une quelconque morale ou d’une éthique autre que la sienne, elle n’est pas non plus le fruit exclusivement de son éthique mais celui de son intégrité prenant en compte sa liberté. En d’autres termes, ayant cessé de chercher à être bon par rapport à ce qu’il n’est pas, et puisqu’il est libre, il sait qui il est et ce qu’il aime. Il reconnaît la liberté d’autrui comme la sienne. Pour lui comme pour autrui, il est par conséquent meilleur.
Chez l’Anarque, la liberté de penser est absolue. Elle est le départ de sa liberté réelle. Cette dernière est constante puisqu’une de ses propriétés. 

 

Jouissance et espérance

"Que tout plaisir soit jouissance si la jouissance est la satisfaction d’un désir de volupté et si la volupté se rapporte exclusivement aux plaisirs des sens ! L’essence d’un plaisir se trouve toujours dans l’un des plaisirs des sens. Le plaisir est alors conçu comme essentiel et la jouissance a d’autres origines que seulement sexuelles.
Que toute jouissance soit plaisir si le plaisir n’a point de conséquences douloureuses ! En somme, que désirer reste anarchique ! Il est légitime car libérateur de chercher à combler le maximum de ses désirs essentiels dans la mesure du possible. Et cette mesure du possible se situe dans l’équilibre en question dans cette formule transcendante et éthique évoquée plus tôt : « Tout est possible mais tout n’est pas permis. »
Au passage, il existe bien sûr d’autres plaisirs comme celui de la transmission d’un savoir. Des plaisirs davantage existentiels, liés à l’épanouissement du Moi social donc aux rapports sociaux, à la vie professionnelle. Ils ne sont pas moins importants que les plaisirs des sens. En fait, ceux-là s’intègrent dans les plaisirs existentiels. Si un homme aime dialoguer avec un autre homme, c’est notamment parce qu’il aime parler, voir et entendre. L’épanouissement du Moi existentiel dépend de celui du Moi essentiel. 
Car l’Individualité – unicité reconnue, déployée et assumée d’un individu – se retrouve dans les deux Moi. L’émancipation de l’Individu dépend du développement de son individualité.
Ceci dit, c’est parce qu’en général ils ne privilégient pas des individus par rapport à d’autres que l’Anarque insiste sur les plaisirs d’essence, ou des sens. (Je dis « en général » car, par exemple, l’aveugle ne peut pas voir et est donc naturellement démuni du sens de la vue.) Les plaisirs de l’Existence demandent la garantie des besoins physiologiques et de sécurité. Et jamais, dans l’histoire humaine, tous les hommes n’ont eu cette garantie. 
Pour l’anarchiste, l’anarchisme est la construction d’un bonheur absolu et universel. Ce bonheur est l’Anarchie. L’anarchiste et l’Anarque sont, par conséquent, tous les deux pour ce bonheur. Or, pour le second, l’Anarchie impose dès à présent un bonheur fébrile mais un bonheur quand même et l’espérance d’un bonheur absolu et universel.
Et si l’Anarchie n’était-elle pas elle-même l’Espérance ? Ou c’est l’Espérance qui est anarchique et donc libératrice. Il faut penser une sagesse libertaire ! 

Le meilleur développement possible de l’Individualité est une condition de ce bonheur. D’après l’Anarque, la prise en compte de l’anarchisme avant tout comme une philosophie prépare davantage les hommes à une révolution réellement salvatrice. Car sans homme révolté, pas de révolution. Sans que cela relève d’une contradiction, l’Anarque ajoute : sans homme libre, pas d’homme révolté. Question de courage, assimilée à la force dans les vertus cardinales de Platon, la force d’esprit. 

 

Romantique

L’Anarque ne cherche pas à définir un romantisme mais aime le fait, l’action romantique. Il pense que le fait romantique peut se retrouver dans de nombreuses entreprises. En allusion à la classification hégélienne des arts, ne sont romantiques pas seule-ment la peinture, la musique ou la poésie. C’est parce que l’Anarque est romantique qu’il sait relever, dans les temps anciens, ce qui faisait civilisation. C’est être romantique que de penser que l’amour spirituel (non divin, pour l’Anarque) se retrouve aussi bien dans la création que dans la camaraderie ou encore dans l’amour pour son enfant. Puisque, de tout cela, se rattachent des infinies manifestations de l’esprit qui se veut bon, donc du Beau.

Comme nous l’avons vu dans la partie expliquant les différences entre éthique et morale, l’Ethique repose justement sur ce que nous pensons bon de faire. Ici, remplaçons « bon » par « beau ». La dimension la plus esthétique de cette éthique est romantique. Ce qui est beau de faire entraîne l’Individu à adopter un comportement romantique qui ne concerne pas seulement le cadre des relations amoureuses. Nous pouvons régulièrement apporter des notes romantiques à notre quotidien. 

Malheureusement, dans un monde composé d’hommes n’aimant pas que leurs habitudes soient bousculées, la parole, l’écrit, plus généralement l’attention romantique risquent quelquefois, ou souvent, d’être incomprises. Seulement, le Beau n’a pas ce besoin essentiel d’être représenté tant qu’il est présent dans l’imaginaire. Le Beau – initialement fruit d’un jugement romantique et relativement intuitif – se retrouve dans l’Ethique de l’Anarque. 

 

L'amour et la souffrance

Quand l’Anarque est méfiant, cela ne veut pas dire qu’il est contre. Il ne juge pas celui qui dit concernant l’être qu’il aime : « Je l’aimerai pour toujours. » L’avenir peut donner raison à ce dernier. L’Anarque préfère l’expression : « Je sais que l’autre actuellement est aimé par moi. »

Le lendemain de son divorce, un individu peut se rendre compte qu’il a surtout aimé l’amour. Il a aimé l’amour pour lui qu’il trouvait, sur une période donnée, chez son partenaire. Même si ce partenaire ne l’aimait plus, il continuait à aimer cet amour et à aimer son partenaire avec celui-ci. Bien sûr, il continuait peut-être à réellement aimer son partenaire. Mais ce dernier ne lui rendait plus cet amour. Voilà que l’amour peut rendre prisonnier s’il n’est pas partagé ! Telle la liberté elle-même qui ne réfléchit plus comme dans un miroir et ne rend plus libre autrui, l’homme doté d’un amour non partagé n’est plus libre. Car il ne se sent pas capable de ne plus aimer. En d’autres termes, il n’aime plus librement. Aimer en n’étant pas libre, est-ce encore aimer ? D’autant que celui qui aime sans vraiment de retour amoureux – et donc libérateur – peut faire preuve de jalousie, de possessivité, d’irrespect à l’égard de celui qu’il dit encore aimer : conséquences d’une souffrance. Une morale religieuse peut pourtant répondre par l’affirmative à travers l’idée suivante : « Tu souffres, tu aimes. » L’Anarque préfère penser : « Tu aimes, tu es libre. » Car la souffrance n’est pas libératrice. Se défaire d’une souffrance permet toujours de retrouver de la liberté car du bien-être moral ou physique. Or, ce n’est pas la souffrance elle-même qui libère. Il existe, de surcroît, des souffrances qui durent et dont jamais l’individu ne se défait. La souffrance peut également être considérée comme unique en chaque homme. Elle est le résultat de plusieurs douleurs qui ont laissé des traces dans le mental ou le corps de l’homme. Comme une douleur physique engendre en général une douleur morale, la souffrance peut tout le temps être qualifiée de morale. La révolte de l’Anarque est un combat contre toute souffrance. Dans la mesure où la souffrance est morale, elle est spiritualisable. Et comme la religion est une forme de spiritualité, elle peut d’autant plus « utiliser » la souffrance. D’ailleurs, pour le religieux, la souffrance est religieuse ou elle n’est pas. L’existence de la souffrance justifie sa parole prétendument libératrice. Posons maintenant la question : « Pourquoi souffrir ? » Nous pouvons l’entendre par la suivante : « Pour quelles raisons souffrir ? » L’Ethique de l’Anarque peut lui faire répondre : « Pour tant de choses ou peut-être pour rien. » Ou bien il répond par une chose qu’il voit comme un fait : « Parce que l’homme est absurde. » L’homme souffre parce qu’il n’a pas ce qu’il voudrait avoir, sa condition sociale est difficile à vivre, sa santé physique est mauvaise. L’homme aurait voulu son destin autrement. « Aurait » et « destin » : le premier mot est un verbe au conditionnel, le second laisse entendre l’idée d’une vie tracée à l’avance de son parcours. Cette idée est l’affaire de croyants religieux ! Dans la précédente phrase, remplaçons tout simplement « destin » par « vie » ; elle devient : l’homme aurait voulu une vie autrement. Donc une vie autre, une autre vie. Donc il aurait voulu être un autre homme. S’il ne peut échapper à son destin, ce n’est pas parce qu’il ne peut échapper à ce qui, demain dans sa vie, « doit se produire » mais parce qu’il ne peut échapper au présent. Dans tous les cas, c’est dans ce « l’homme aurait voulu » que la souffrance se développe. Cela rend-il service à l’individu d’avoir voulu au conditionnel hormis de s’éloigner de sa liberté ? « Supprimez le conditionnel et vous aurez détruit Dieu. » (Boris Vian) Pourtant, croyant ou non en Dieu, il semble qu’il ne sait pas ne pas souffrir. En fait, il ne peut pas ne pas souffrir. 

L’Homme absurde, produit d’une vie absurde, est un homme qui souffre. L’Anarque pense que l’homme conscient de sa souffrance est toujours un peu plus libre que celui qui n’en est pas conscient. Car le second, doté d’une souffrance inconsciente, ne souffre pas forcément moins que le premier. En même temps, la conscience de sa souffrance ne doit pas entraîner, chez l’individu, une nouvelle douleur et, à terme, davantage de souffrance. En considérant, en fait, que toute souffrance s’impose à lui alors elle constitue son conditionnement. Par conséquent, se connaître c’est notamment connaître sa souffrance. L’individu qui connaît sa souffrance la borne, sait de quoi il souffre puis pourquoi il souffre. Ceci peut déjà lui permettre de souffrir un peu moins. Il doit en déduire de quoi il ne souffre pas et qu’il range parmi les plaisirs exclusifs. D’autant que, comme l’hédoniste, l’Anar-que aime le désir sans souffrir : sa révolte est notamment d’opposer clairement plaisir (conséquence d’un désir assouvi) et douleur (cause d’une souffrance). Ajoutons à cela que l’appréciation d’une part de sa souffrance par une saine résignation est également libératrice (saine car préservant le bien-être acquis jusqu’ici). Car il faut savoir ne pas souffrir en raison d’impossibles s’imposant à la nature comme à l’être humain. Puis l’homme qui aime se faire du mal est l’opposé de l’Anarque. Aimer souffrir, c’est souffrir. Aussi, l’Anarque ne veut pas souffrir d’aimer. 

 

La charité

[La charité] est, religieusement, la croyance que Dieu est en chacun de nous. Mais peu importe ensuite, que je reconnaisse mon prochain car je crois que Dieu est en lui ou bien par humanisme ou encore car, simplement, je le conçois comme mon égal puisque être humain comme moi.
Que ce soit le religieux croyant à une morale qui pourtant ne l’a pas attendu pour être élaborée, l’homme éduqué par une éthique parentale originale ou encore l’Anarque qui croit forcément à son éthique, les trois sont dans la croyance en un système de valeurs. Mais l’Anarque veut que le sien soit réellement le sien. Il conçoit que nous agissons plus efficacement quand notre action est en harmonie avec nos valeurs éthiques profondes et autonomes, celles qui viennent vraiment de nous-mêmes, puissent-elles être en partie récupérées tout à fait consciemment d’une morale ou d’une éthique extérieure.
Le croyant, lui, risque éventuellement de tourner le dos à la Connaissance empirique qui n’est pas réservée au domaine scientifique ou professionnel. On a vu dans une précédente partie que l’homme, par sa culturalité, est un être évolutif. Dans la vie, il fait des expériences. On peut dire aussi qu’il fait son expérience de la vie. 
La Règle d’or aristotélicienne, ou l’Ethique de réciprocité – élément important de l’Ethique de l’Anarque –, est tout à fait adaptée à l’Empathie et à la Conscience morale empirique (reposant justement sur l’Empathie). Mais sachons remarquer que la Règle d’or est retrouvée, avec des formulations sensiblement différentes, dans bien des textes religieux. « Tout ce que vous voudriez que les hommes fassent pour vous, faites-le vous-même pour eux. » (Saint-Matthieu) 

 

Les hommes moraux sont-ils sans pouvoir ?

Je veux débuter cette partie avec une pensée d’Henry de Montherlant dans son roman Le cardinal d’Espagne : « Il n’y a pas le pouvoir. Il y a l’abus de pouvoir, rien d’autre.  »
Dans cette partie, le pouvoir est globalement assimilé à celui de la politique, du show-business ou encore du business tout court. 
Si l’homme ne représente que lui-même dans l’absolu, l’homme moral – pensant beaucoup aux autres – peut-il accéder au pouvoir, concevoir la conquête de celui-ci avec uniquement des fins altruistes ? En outre, une fois au pouvoir, sait-il conserver ce retour vers la chose commune qui, jusque là, l’a amené à vouloir détenir ce pouvoir ? 
Cela nous amène à nous demander si pouvoir et morale (ou éthique) font bon ménage. (Cette partie fait l’écho à celle sur la corruption des élites.) Ils devraient. Mais c’est justement, peut-être, sur l’incompatibilité, l’utopie de cette coexistence que naît l’Anarchie. « Le pouvoir est maudit, c’est pourquoi je suis anarchiste. » (Louise Michel)
George Orwell pensait, de son côté, que « les hommes ne sont moraux que lorsqu’ils sont sans pouvoir ». En contrepartie, c’est chez les ouvriers – parce que leurs conditions de vie les obligent à conserver un sens de la modération, du raisonnable et du partage – qu’on retrouve beaucoup, toujours selon Orwell, « la loyauté, l’absence de calcul, la générosité, la haine des privilèges ». On peut élargir la classe ouvrière à l’ensemble des classes populaires – paysannerie, prolétariat, sous-prolétariat – et parler d’un principe de réalités sociales (en allusion au concept freudien) qui s’impose à elles et leur fait garder un certain sens des nécessités (économiser et dépenser pour d’abord subvenir à ses besoins physiologiques et de sécurité). La conscience partagée, dans une même classe sociale, de la vie difficile (compassion égalitaire) entraîne la solidarité de classe à travers l’entente désintéressée et l’entraide. Une maxime dit également que les plus généreux sont les plus pauvres. Et en même temps, l’Anarque, conscient de l’absurde – détenu en chaque homme – peut s’amuser à penser, comme Pierre Desproges, que « les aspirations des pauvres ne sont pas très éloignées des réalités des riches ». Louis-Ferdinand Céline, de son côté, écrivit que le prolétaire était un bourgeois qui n’a pas réussi. 

 

Après le « connais-toi toi-même » de Socrate

Que l’Anarque juge signifie qu’il approuve ou désapprouve intérieurement et en fonction de son éthique. Intérieurement non pas parce qu’il garde forcément les choses pour lui – cela dépend quel domaine de pensée sa personnalité favorise (introversion ou extraversion, intériorisante ou extériorisante) – mais il ne perd pas à l’esprit que le respect de son éthique n’engage que lui. Où se situe alors sa volonté de transformation de société, inspirée de l’Anarchie ? L’Anarque est lui-même transformation. Et si chacun est transformation alors c’est la société elle-même qui se transforme. Ici positivement car pour une liberté étendue et partagée. Dans la société nouvelle qui en découlerait, la liberté d’association entre les individus serait réalité et représenterait la base d’une nouvelle organisation sociale. Cette liberté inclut celle de contracter et de rompre le contrat, selon les formalités propres au contrat lui-même et dont les auteurs seraient les associés volontaires. Et compte tenu du respect mutuel qui existerait naturellement entre deux anarques – même si cela concerne l’utopie –, les choses qualifiées communément d’inhumaines ne seraient plus de ce Monde.

Enfin, après le « connais-toi toi-même » de Socrate, l’anarque solidaire pourrait ajouter : « Change-toi toi-même afin d’accéder à la singularité de ton bonheur. Et, comme tu n’es qu’un homme parmi les autres, ce que tu souhaites pour toi, souhaite-le pour les autres. Autrement aucun bonheur, le tien comme celui des autres, n’est possible. » Mohandas Gandhi, de son côté, résumait très bien cette précédente pensée de l’Anarque en affirmant : « Sois le changement que tu veux pour le monde. » 

 

Différences entre anarchiste et anarque

L’anarchiste ne souscrit à aucun système politique existant. Il défend, par contre, celui de l’Autogestion et, plus globalement, la libre association d’individus. Mais comme chaque association peut beaucoup se dissembler par la taille, le secteur d’activité, le règle-ment intérieur puisque défini par les associés dans leur contrat, le système défendu par l’anarchiste est, en fait, un ensemble de micro-systèmes, ensemble qui se veut fédéraliste. L’Anarque, quant à lui, est conscient de la part d’absurde dans tout système, sans exception. L’absurde en question peut provenir de ce que l’Anarque qualifiera d’injuste dans un système, ou bien de l’impossibilité pour ce dernier de perdurer, ou encore de son manque d’efficacité. D’autant que, contrairement à l’anarchiste qui est l’engagé de l’anarchisme, l’Anarque considère cette doctrine comme utopique d’un point de vue politique. Car il essaie de ne pas fournir d’espoirs vains sur le compte de l’homme, qui aime souvent le pouvoir et l’argent. Autrement dit, il voit mal des milliards d’individus devenir anarchistes, que ce soit à court ou à long terme. En s’inspirant d’une comparaison formulée par Jünger, l’Anarque pense que l’anarchisme peut être étranger à l’absence réelle de pouvoir comme le libéralisme, par exemple, peut l’être à la liberté.

Plus exactement, l’anarchiste s’intéresse à l’anarchisme dans sa dimension politique, l’Anarque dans sa dimension philosophique. Ils sont, de cette façon, tous deux amoureux de l’Anarchie qui est la finalité de l’anarchisme. Mais le premier la veut fermement comme réalisation politique et collective alors que le second la veut d’abord comme réalisation philosophique et individuelle. L’Anarque désire mesurer celle-ci comme une réalité présente (ou d’un futur très proche). En outre, il pense que le partage de sa posture peut encourager d’autres hommes à adopter la même et qu’au bout du compte se répand l’Anarchie.

Il semble naturel que son action se fasse d’abord au sein de son microcosme et dans le respect de la singularité de chaque individu l’incorporant plus ou moins longtemps. Action qui n’impose rien aux autres sauf, par exemple, dans l’urgence d’un danger à éviter. Personne ne peut, par ailleurs, lui imposer quoi que ce soit. Du moins, jamais dans sa pensée. 

 

De l'homme roi à l'argent roi

Dans les faits, l’Homme roi a laissé place à l’Argent roi. La République – puisque sur le papier,

il ne doit plus rien avoir entre le citoyen et ses représentants – a laissé place à une logique de réseaux. Logique concernant les grands capitalistes donc les patrons de banque associés à des purs idéologues du progressisme organisés en sociétés secrètes. Logique compromettant les aspirations du Peuple en s’assurant de sa division : le but est de mettre, du côté du pouvoir capitaliste oppresseur, la bourgeoisie – qui fait pourtant partie du Tiers état – afin que jamais elle ne s’allie avec le prolétariat dans le risque de rendre enfin réalité la souveraineté populaire. Ce qui permet de mieux comprendre chronologiquement et philosophiquement la naissance de l’idéal de la dictature du prolétariat puisque, pour les communistes, la Révolution a échoué. Effectivement, il s’agit pour eux de s’assurer – par la force s’il faut, d’où la dictature – qu’au pouvoir il y ait la fraction du peuple restée fidèle à elle-même, à savoir le prolétariat, qui connaît la réalité de la valeur travail, les conditions de vie difficiles et assure une morale élémentaire et partagée intuitivement. Il existe un intérêt commun plus légitime que les autres pour les communistes et même les premiers socialistes : celui de la classe sociale comprenant le plus de gens. Proudhon déplore, de son côté, que la Révolution ait entraîné la naissance du communisme, amenant selon lui aux « centralisation absorbante, destruction systématique de toute pensée individuelle, corporative et locale, réputée scissionnaire, police inquisitoriale, abolition ou restriction de la famille, à plus forte raison de l’hérédité ». (Extrait de La Capacité politique des classes ouvrières)

Pour rester sur le cas de cet auteur et à cette volonté des progressistes de détruire tout ce qui nous ramènerait à l’Ancien régime et limiterait le pouvoir de l’argent sur la société, prenons l’exemple du repos dominical dont Proudhon parle dans son tout premier livre (De l’utilité de la célébration du dimanche) relayé récemment par le philosophe contemporain Jean-Claude Michéa. Le repos dominical est historiquement mis en place par l’Ancien régime au nom de valeurs religieuses, en l’occurrence chrétiennes. Pour un progressiste, il faut donc supprimer le repos dominical car relevant de lubies spirituelles d’antan conditionnées par l’Eglise. Or, pour Proudhon, que le repos dominical ait des origines religieuses et soit institué par l’Ancien régime ne suffit pas pour le supprimer, tant qu’il maintient un bon vivre ensemble et protège la sphère privée, au moins un jour dans la semaine, de la logique marchande. Extrait de son premier livre : « Dans les campagnes où le peuple cède plus facilement au sentiment religieux, le dimanche conserve quelque chose de son influence sociale. L’aspect d’une population rustique réunie comme une seule famille, à la voix du pasteur, et prosternée, dans le silence et le recueillement, devant la majesté invisible de Dieu, est touchante et sublime. Le charme opère sur le cœur du paysan : le dimanche il est plus bienveillant, plus aimant, plus affable ; il est sensible à l’honneur de son village, il en est fier ; il s’identifie davantage avec l’intérêt de sa commune... »

D’ailleurs, Karl Marx avait dit, pour sa part, que les capitalistes, même religieux, n’auraient point de scrupule à faire travailler, un jour, les gens un dimanche.

Il ne s’agit donc pas, pour Proudhon, de défendre la monarchie mais, dans une société donnée, de savoir conserver ce qui s’adapte à une éthique libertaire et révolutionner ce qui verrouille le développement de l’Individualité, ce qui doit être changé pour la liberté de tous, confondue avec la liberté de chacun.

Un trait d’esprit qui peut aller dans ce sens, Georges Clemenceau disait sur lui : « Il y a en moi un mélange d’anarchiste et de conservateur dans des proportions qui restent à déterminer. » 

 

Absurde et anarchie

Pour l’Anarque, l’absurde et l’Anarchie sont universelles et résident en tout homme. Elles sont les deux côtés d’une même pièce.

L’Anarchie fait face à l’absurde. La tranche et la matière de la pièce sont respectivement l’existence et l’essence humaine. Comme les deux faces se rencontrent sur la tranche de la pièce, l’Anarchie rencontre infiniment l’absurde dans les contours de l’Essence. A l’intérieur de la pièce, la frontière entre absurde et anarchie est imperceptible et n’est pas précisément délimitable. Absurde et anarchie se livrent un bras de fer incessant. Jamais la couleur d’un côté de la pièce percera son autre côté et le recouvrira. Ce qui forme à la fois une résignation universelle – l’absurde sera toujours – et une espérance – l’Anar-chie lui fera toujours affront. 
A considérer l’Anarchie luttant à armes égales contre l’absurde étant donnée l’égalité des surfaces des deux côtés de la pièce, cette métaphore relève d’un certain optimisme. Cela s’accorde bien avec la révolte de l’Anarque. Toutefois, le sort de l’humanité – à travers son histoire et ses guerres, de sa piètre condition pour encore une très grande majorité de ses membres – démentit l’équitable distribution des armes en question. 

 

Avoir quelqu'un dans sa vie, ça veut dire quoi ?

L’Anarque n’aime pas l’expression : « Avoir quelqu’un dans sa vie. » Il préfère dire qu’il est avec quelqu’un. Et qu’est-ce qu’être avec l’autre si ce n’est seulement et concrètement partager des instants avec lui ? Projeter avec l’autre n’est pas forcément promettre. Réaliser avec l’autre appelle à d’autres projections. Avoir un enfant responsabilise deux personnes : les parents. Mais, ils auront beau promettre de bien s’en occuper, le feront-ils ? Quant au mariage, il existe le divorce : une simple rupture de contrat d’association. Mais cette association est-elle libre lorsqu’elle naît justement d’une promesse tenue sur une durée indéterminée et formulée, au départ, sur la volonté commune aux deux époux que le mariage dure jusqu’à ce que la mort les sépare ?
Celui qui aime en cherchant à posséder l’autre, à tenir en existence, contre vents et marées, un désir partagé, alors qu’il voit bien qu’il ne l’est plus, n’aime pas vraiment non plus. D’autant que, comme il a été déjà dit, l’unicité d’un individu donne une unicité à ses désirs. Jamais un individu n’aime l’autre d’une façon identique à celle de ce dernier. Peuvent naître autant d’amours uniques que d’hommes existent. Donner de soi, c’est donner de sa liberté à travers son unicité. Si aimer est donner de la liberté, c’est aussi, contre ceux qui cherchent à la réduire, chercher à en rendre. En rendre aux victimes de ces derniers. Mais en rendre également à ces malmeneurs de liberté, non ? Comme une main tendue aux bourreaux qui, à leur façon, sont eux-mêmes esclaves. 

 

Tout est possible mais tout n'est pas permis

Par l’idéologie dominante – le capitalisme ultra-libéral mondialisé –, il y a marchandisation du désir depuis les dernières décennies. Si le désir se retrouve à la fois dans l’amour et dans le sexe, ce sont précisément ces deux choses que les tenants de cette idéologie tentent de rendre marchandise. Ils se servent de l’Amour moral ou bien du sexe banalisé quand l’un ou l’autre est financièrement fructueux. Ils défendent une forme d’individualisme, un individualisme évidemment libéral et non libertaire. Ils sont heureux lorsqu’ils font des hommes des individualistes esclaves : des hommes qui se croient libres lorsqu’ils consomment – éventuellement en transgressant quand ces garants de l’idéologie dominante affichent l’étendard d’une trompeuse morale. L’Anarque, s’il est individualiste, choisit d’être un individualiste maître : il est conscient du pouvoir ultralibéral anti-libertés, il est insoumis toujours au moins par sa pensée. Toujours il résiste, parfois il se révolte – bien que déjà résister soit être en état révolté. Sa révolte, en tous les cas, est toujours philosophée et anarchique, succède à des résignations nécessaires, ne fait jamais vaciller sa souveraineté individuelle, pour cueillir son bonheur instantané.

Le philosophe Michel Clouscard inventa le concept critique de liberalisme-libertaire qu’il lia à la formule suivante : « Tout est permis mais rien n’est possible. » Ceux qui, selon Clouscard, représentent l’idée en question ont été d’abord les bourgeois faux libertaires et pseudo-révolutionnaires de 1968 qui, à leur façon, allaient servir la cause d’un capitalisme mondial dérégulé et devenu réalité, cette loi de la jungle économique à l’échelle planétaire, au nom d’un slogan au fond creux : « Il est interdit d’interdire. »
L’ensemble des religieux, communistes et socialistes – libertaires ou non mais, dans tous les cas, authentiques –, républicains authentiques et, même, libéraux traditionnels ne se retrouvent logiquement pas dans la présente idéologie dominante. Idem plus largement pour toutes les classes populaires, avec leurs gens ordinaires non politisés et qui n’ont pas forcément analysé la question mais dont le bon sens et les intérêts sont incompatibles avec les aspirations des élites mondialisées actuelles.*
L’Anarque, quant à lui, préfère l’expression suivante : tout est possible mais tout n’est pas permis.
Car à travers elle et d’un point de vue anarchiste, on retrouve l’idée d’ordre (d’organisation la plus
juste humainement) sans l’autorité : pensée symbolique de l’anarchisme. Concernant plus précisément l’Autogestion, tout est possible dès qu’un individu s’associe et se dissocie à qui il veut, tout est possible à propos des clauses de son association avec autrui, clauses qu’il définit avec lui. Tout n’est pas permis à partir de ces mêmes clauses. Tout est possible mais pour cause d’anarchie, donc tout n’est pas permis. Enfin, si tout est possible alors la révolution l’est. 

 

Le sport et la compétition

La compétition sportive est un type de com-pétition particulièrement intéressant sur le plan de l’épanouissement. Même si au niveau professionnel, bien qu’il subsiste en sport un règlement qui répartit équitablement les droits et les interdits entre chaque participant, son contexte économique peut perturber le potentiel d’épanouissement.

La compétition sportive et l’ensemble des pratiques qui forment sa préparation (entraînement, nourriture saine, etc.) invitent l’individu à concilier plus que jamais clarté de son esprit et respect de son corps, aboutissant à une plénitude spécifique à l’aspect ludique et jouissif du sport. On respecte son corps non pas pour se trouver beau devant sa glace mais pour être sportivement performant. Et ce respect implique celui de son âme. « L’esthétisme mondain est inexistant face au sport qui est l’esthétique* de la praxis. Le corps du sportif n’est-il pas aussi le corps du […] sujet de la connaissance ? Pour apprendre et connaître, ne faut-il pas tenir à distance l’esthétisme de Narcisse – le corps pour séduire – et savoir se distancier du corps-outil ? » (Michel Clouscard)
Et quand l’argent entre en compte ? Le règlement égalitaire d’un sport a beau perdurer, un club de football a plus de chances de gagner son match s’il a un budget plus conséquent que celui de son adversaire. C’est la politique qui autorise les écarts de richesse entre les clubs et, de ce fait, une super-compétition capitaliste entravant les éthiques relatives à la compétition sportive. 
Que dire aussi quand les résultats sportifs sont sous pression financière et pour lesquels on dope son corps qui alors se fragilise ? A travers cet exemple ou non, le laisser-aller politique peut être aussi bien conscient qu’inconscient. Dans le premier cas, 
il s’incarne dans l’hypocrisie de ses représentants cherchant à légitimer leur fausse ignorance auprès des peuples afin de garder le pouvoir. Le laisser-aller inconscient s’explique quant à lui par l’idée qui affirme que le système ne peut pas être partout tout le temps. A moins que nous concevions l’expansionnisme contemporain d’un capitalisme déshumanisant comme partie intégrante d’un système mondialisé. Dans ce cas alors, le système est partout tout le temps.
Revenons-en à la compétition. A l’école, elle peut motiver les élèves au développement intellectuel. Or, pour quelle raison ne pas concevoir ce développement en partie à travers l’initiation à la Libre association ? 

* L’esthétisme recherche la beauté et la séduction à tout prix. L’esthétique est la beauté à travers la connaissance de soi, de l’objet. Donc l’esthétique est, plus globalement, la philosophie du Beau et de l’Art. La praxis est, quant à elle, la pratique humaine, ses actions codifiées, qui tendent à transformer une réalité sociale. 

 

Le désir d'anarchie

Ernst Jünger écrit concernant l’histoire des hommes des cent dernières années : « [...] tout rationalisme mène au mécanisme et tout mécanisme à la torture, comme à sa conséquence logique : ce qu’on ne voyait pas encore au XIXe siècle. Il ne faut rien de moins qu’un miracle pour sauver l’homme de tels tourbillons. Et ce miracle s’est produit d’innombrables fois […] Cela s’est vu jusque dans les prisons […] En toute occurrence, envers chacun, l’homme seul peut ainsi devenir le prochain — ce qui révèle son être inné. » Il évoque ensuite « la personne du gardien qui glisse secrètement au prisonnier un morceau de pain. De telles actions ne peuvent se perdre : et c’est d’elles que vit le monde. Elles sont les sacrifices sur lesquels il est fondé* ». De là, l’Anarque oppose au fait mécanique le fait anarchique.
Outre, comme on les a déjà vus, les microcosmes généraux (mental, social) d’un homme qui incluent son conditionnement, il en existe d’autres à l’infini. En fonction de l’activité d’un individu, ils naissent et disparaissent. Puis ils renaissent, etc. L’homme en est le perpétuel bâtisseur. Des amoureux se retrouvent en catimini dans une chambre d’hôtel. L’homme ferme la porte derrière lui. Qu’importe le régime sous lequel vivent lui et sa bien aimée. Cette femme est peut-être la fille d’un bourreau, cet homme le frère d’un esclave. Ou bien ils sont de nationalités qui, pendant ce temps, se disputent sur le champ de bataille. Qu’importe, je répète. Ils vont, durant un instant – quelques heures ou une nuit –, se couper du monde extérieur en recréant leur propre monde alimenté d’un amour réel c’est-à-dire anarchique, qui existe malgré la pression alentour, la terreur éventuelle que le régime répand. Ces amants ne peuvent échapper totalement à leur conditionnement respectif, ils savent néanmoins être les créateurs d’un instant d’attentions partagées, de délicatesse authentique. 
Jamais un système n’arrivera à bout du désir d’anarchie, qui, au fond, est très lié à ce qu’il y a de plus simple et beau en l’Individu. Il y aura toujours au moins un être avec ce ressenti, pratiquant sa moralité qui découle de la proportion anarchique de son esprit. 
Quand un homme se met à lire un livre, un microcosme se fabrique également. Il se constitue de cet homme, du livre et de la lecture. Icelle est le champ d’interactions de ce microcosme. Plongé dans sa lecture et dans l’imagination des situations qu’il rencontre en lisant, l’homme crée, en effet, un microcosme. En général, il n’en a même pas conscience. 
Témoigner de l’Anarchie est l’affaire du philosophe ou juste de l’homme en quête de spiritualité dans le but de parfaire sa liberté. Le fait anarchique est propre à la nature humaine en recherchant en permanence, ici où là sur la planète, l’assurance des libertés individuelle et partagée.
En vérité, l’homme riche a plus de moyens de révolutionner que l’homme pauvre. Je parle ici de moyens financiers ; l’argent – puisqu’il existe, que nous le voulions ou non – constitue matériellement 
le nerf capital du combat révolutionnaire. Il permet d’aider les plus démunis, d’organiser des manifestations, de mener des offensives à l’égard des oppresseurs. C’est pourtant l’homme pauvre qui a le plus besoin de cette révolution. Il peut au moins compter sur ces hommes vivant dans sa condition et conservant un sens de la solidarité. Prêts à devenir des rebelles, leurs moyens sont d’abord spirituels. Ce qui n’est absolument pas négligeable. Au contraire, c’est ce que l’Anarque reconnaît en premier lieu. Seulement, celui qui a faim ne peut mettre de grands moyens matériels dans sa révolte et risque d’être grandement découragé. Quant à celui qui n’a pas faim, il se peut qu’il ne voie pas pourquoi révolutionner. Tant que les frigidaires ne sont pas vides, personne ne veut bouger. Lorsqu’ils le sont, personne ne peut plus bouger. Remarque pessimiste ? 

 

L'origine du changement politique

Le changement individuel de mentalité est l’origine d’un réel changement politique. Réel donc nécessairement collectif. 
Une vérité commune est déterminée à partir d’une synthèse de vérités individuelles. C’est le propre de la philosophie, qui, en plus, respecte l’idée qu’aucune vérité individuelle n’est plus crédible qu’une autre. Idem à l’échelle politique, hormis que la vérité soit remplacée par l’intérêt. Ensuite, le courage de la dissidence et le pouvoir de rassembler sont incontournables afin de réaliser ce changement politique.
D’un point de vue anarchiste, il n’y a libération collective que si elle est créatrice de l’anarchie politique. Donc par analogie avec le raisonnement du paragraphe précédent, le changement collectif n’est libérateur qu’à partir de l’addition de pensées philosophiques ou politiques libertaires, le courage de la dissidence de leurs propriétaires et le pouvoir qu’ils ont de rassembler.
L’Idéal est l’objet de l’unicité transcendante de l’Individu. Ce qui fait qu’il n’est jamais totalement identique d’un individu à l’autre. Les hommes se liguent pour un intérêt plutôt que pour un idéal même si, justement, ils nomment souvent cet intérêt un idéal, en croyant qu’ils ont strictement le même idéal. 

 

Le phénomène colonial

Une colonisation, plus économique que politique ou le contraire, est toujours une condition de la paix. Triste sort historique de cette dernière, qui ne peut être fournie sans une dimension aliénante.
Plus récemment, au siècle dernier, l’Empire américain – pourtant de culture anglo-saxonne – a réalisé une colonisation purement culturelle. Cela a contribué à calquer les façons de consommer des Européens 
sur celles des Américains. La visée était, c’est vrai, également économique. En même temps, l’Empire américain a cherché à dominer économiquement par la politique avec ses moyens de pression sur la construction de l’Union européenne. Phénomène plus récent encore (trente dernières années), le « made in China » est devenu universel. L’impérialisme chinois est purement économique car il ne cherche pas à ce que les Occidentaux se mettent, par exemple, à manger quotidiennement du riz et avec des baguettes.
Dans tous les cas, il semblerait que la paix, pour un peuple, est toujours récoltée au détriment de sa soumission culturelle ou économique à un empire. Un peuple qui échappe à ces soumissions tout en étant pacifique deviendra, malgré lui et tôt ou tard, une menace pour un empire en quête d’expansion de son pouvoir. 

 

La propriété et la possession

Concernant maintenant la propriété, elle est définie dans notre société capitaliste selon les trois droits suivants : l’usus, le fructus et l’abusus. L’usus est le droit de posséder la chose. Le fructus est celui de récolter les fruits de la chose. L’abusus est celui de prêter, vendre, transformer la chose. La possession justifie l’utilisation, l’utilisation justifie la récolte des fruits de la chose possédée (possesseurs et propriétaires sont synonymes dans la société capitaliste). Le fructus, en d’autres termes, est conséquence de l’usus. Qu’est-ce qui justifie cependant l’existence de l’abusus si ce n’est celle de l’argent et plus largement d’un système économique capitaliste ? En vérité, nous pouvons parler de propriété seulement à partir d’existence de l’abusus. En droit, nous parlons réellement d’aliénation. Ce qui entraîne l’existence d’un fort attachement matériel (l’objet m’appartient, son état dépend de moi et je risque de dépendre de lui) et financier (j’ai conscience de ce que l’objet peut financièrement m’apporter, par exemple en le vendant).

Les conceptions de possession personnelle et de propriété sont généralement confondues. C’est parce que, dans la société capitaliste, l’individu ne connaît que la possession à travers la propriété. C’est une habitude, une coutume tirée de l’éducation et de la loi. Comme je l’ai dit plus haut, la propriété implique l’existence de l’argent. C’est généralement difficile d’imaginer une société qui serait démunie de cette dernière. Avant d’être un citoyen ou un associé, l’homme ne serait-il pas un simple maillon de la société capitaliste ? En considérant alors que l’argent n’est pas libérateur, cet homme n’est pas libre.
Évoquons enfin le cas du vol. Dans notre société, voler est s’approprier sans en avoir le droit, ne pas respecter le droit de propriété d’autrui sur un objet. C’est dérober un objet qui ne nous appartient pas au sens capitaliste. L’orange appartient à l’épicier qui l’a achetée (ou bien, s’il est aussi producteur, l’a fait pousser) pour ensuite la revendre. Le voleur de cet orange qui ne mange pas à sa faim a volé pour naturellement, et très partiellement, subvenir à ses besoins physiologiques. Le voleur n’est pas libre : il a besoin de saisir un objet sans l’accord d’autrui. L’épicier n’est pas libre non plus : il a besoin de vendre ses oranges afin de subvenir à son tour à ses besoins. Dans mon exemple, le voleur et, à la fois, l’épicier sont tous les deux esclaves car dépendants de la matière qui, directement pour le premier, indirectement pour le second, les fait vivre. 
Le vol est-il anarchique ? Il libère le voleur durant un très bref instant, au moins celui de sa consommation de l’orange. Il ne libère pas cependant l’épicier qui n’est point responsable de la ségrégation entre ceux qui ont les moyens financiers de manger et ceux qui ne les ont pas. 

 

L'oligarchie libérale

[...] le gouvernement néolibéral – triomphant sur les penseurs libéraux d’antan qui, parfois, accordaient encore « trop » d’importance aux valeurs morales – doit être sans vision ni idéal politique à proprement parler. Ce gouvernement purement technocratique obéit à la vieille stratégie du « diviser pour mieux régner » tout en s’assurant que la division en question ne se transforme pas en guerre civile (idéologique d’abord, physique et matérielle ensuite) ni n’échappe à la loi du Marché. Le Marché, et le consumérisme qui en dépend, doivent être les (seules) choses unifiant la population (ce n’est même plus un peuple, terme trop politique ou philosophique pour ce pouvoir). Et ce, toujours suffisamment pour éviter cette guerre.
Sur le plan des valeurs (morale, éthique, religion), l’Etat néolibéral est donc dans la neutralité axiologique. Ce qui veut dire – et je reviens sur ce concept un peu plus loin – qu’il ne doit à aucun moment incarner ni donner un jugement de valeur. Du moins vis-à-vis du Peuple. Car ce pouvoir n’obéit qu’à la « religion du Marché ». Qu’ensuite chaque individu vive sa vie comme il l’entende et selon ses valeurs, tant que sa liberté n’empiète pas celle d’autrui ! Tant pis si ensuite, comme l’avait dit Friedrich Engels, « chacun se replie sur son mode de vie particulier ».
Le néolibéralisme – « je suis libre quand je consomme » ajouté à « je fais ce que je veux tant que 
je suis sûr de ne pas embêter l’autre » – diffère bien d’une éthique libertaire, critique à l’égard du pouvoir de l’argent (imaginant même son inexistence) et adaptée à l’idée suivante : « Ce que je suis ou fais en société me libère et, ainsi, est supposé libérer l’autre. »
Mais précisément, comment ce pouvoir néo-libéral, sous pilotage oligarchique, gère son règne de la division sans implosion ? Pour éviter que la division qu’il entretient pour le faire subsister ne devienne trop importante, et alors menaçante, il doit composer avec les groupes de pression. Ceux-ci sont les émanations des conflits internes au(x) peuple(s) formant ladite division surveillée et agencée par le pouvoir néolibéral. Ces groupes de pression peuvent aller des mouvements anti-tabac ou anti-corrida aux mouvements communautaires religieux ou sexuels. Selon leur puissance politique qui s’appuie sur des revendications communautaires diverses et variées mais généralement très minoritaires au sein des classes populaires, ils gagnent bien des batailles, aidés par le système médiatique, en connivence avec l’oligarchie et relayant leurs mécontentements. Une bataille est gagnée lorsqu’une des revendications d’un groupe de pression se réalise dans une loi validée par le pouvoir néolibéral, qui agit ainsi pour assurer sa tranquillité et son maintien. La majorité du peuple – qui n’a pas accordé de légitimité à cette loi mais à qui le pouvoir s’est bien passé de demander l’avis – est pourtant restée silencieuse. Le peuple est soumis à une loi répressive pour certains, permissive pour d’autres. Mais bon, dans l’histoire, la majorité est toujours silencieuse. Même une révolution se fait avec une minorité.
D’où deux constats tragiques, qui s’entrecroisent, de George Orwell dans 1984 : « Les masses ne se révoltent jamais de leur propre mouvement, et elles ne se révoltent jamais par le seul fait qu’elles sont opprimées. Aussi longtemps qu’elles n’ont pas d’élément de comparaison, elles ne se rendent jamais compte qu’elles sont opprimées. » 
« Ils se révolteront quand ils seront devenus conscients et ils ne pourront devenir conscients qu’après s’être révoltés. » 

Comme l’a bien analysé le philosophe Michel Clouscard, pour s’assurer que cette majorité reste silencieuse, le capitalisme de ce pouvoir néolibéral se veut séducteur. Séducteur par le consumérisme. Ainsi, pour soi-disant se libérer – à vrai dire, finir aliéné –, il faut consommer. Pour vouloir l’objet de consommation, il faut être naturellement séduit par lui. De plus, hormis l’achat des biens, le maximum de services doit être réduit à un échange marchand. A l’échelle mondiale, l’univers de la publicité et du divertissement brasse quasiment autant d’argent que celui de l’armement. Combien croisons-nous quotidiennement de slogans publicitaires écrits, sonores ou graphiques ? Lutter donc contre ce capitalisme de la séduction demande de réaliser un travail psychologique, individuel ou collectif, afin d’analyser nos habitudes comportementales devant la marchandise, nos façons de consommer, notre asservissement à cette insidieuse liberté de consommer.

Je reviens, enfin, sur la neutralité axiologique, concept du sociologue allemand Max Weber qui désigne l’attitude d’un homme de cette profession n’émettant aucun jugement de valeur dans ses travaux. Weber précise que le sociologue doit être uniquement dans un rapport aux valeurs ; autrement dit, il doit prendre en compte, sans jugement personnel, les valeurs morales, les mœurs et les coutumes concernées dans les rapports sociaux qu’il analyse. 
Chose amusante, Weber, attiré par la politique, va un peu plus loin en disant que cette posture sociologique de ne pas imposer ses valeurs s’adapte en particulier à un engagement philosophique anarchiste. En effet, le chercheur anarchiste – ou l’Anarque lui-même –, puisque détaché du droit qu’il ne reconnaît pas, sinon seulement dans une société anarchiste, fournira des meilleures analyses sociologiques.
Certains imagineront peut-être que la neutralité axiologique serait au pouvoir également dans une société anarchiste. Pourtant, si, dans le contexte d’un travail en sociologie, l’anarchisme peut permettre une certaine neutralité, il incarne sinon un certain nombre de valeurs telle l’individualité, l’amour pour la dialectique, l’entente, l’entraide, la solidarité, l’autogestion,…
A part cela, à la place du sociologue, je prendrais l’exemple de l’historien, que peut être d’une belle manière un anarque, pour des raisons que je développe dans cet ouvrage (vergogne, amour pour le logos, résignation politique, attachement à l’Individu plus qu’à l’homme donc à sa condition sociale et mentale, son évolution dans la Construction de soi).  

Écrit par michel Lien permanent | Commentaires (0)

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